(ouais j'sais, on est pas mardi)

Hier soir j'avais l'esprit fort dissipé/fatigué, donc je cherchais un film qui puisse totalement happer mon attention, aka un film autour d'un de mes intérêts spé du moment. J'ai donc regardé "Wild nights with Emily" qui est une biographie de la poétesse Américaine Emily Dickinson (notez que ça me fait beaucoup rire qu'il ait été plus facile de regarder ce film là en VO plutôt que n'importe quel autre en VF, le cerveau est bizarrement foutu. Bref).
J'ai beaucoup aimé le film, il est extrêmement caustique. Il montre en parrallèle et en décalage les discours fait sur Emily Dickinson après sa mort (par notamment Mabel Loomis Todd qui fut l'éditrice de Dickinson à titre posthume, mais qui était ptet pas 100% objective vu qu'elle avait une liaison avec le frère d'Emily Dickinson, Austen. Frère qui était marié à Susan Gilbert, à qui Emily Dickinson a écrit masse de lettres) et des images de la vie réelle (enfin, reconstituée) de la poétesse.
Franchement, je recommande (c'est intéressant en plus si vous avez vu la série "Dickinson", parce que les deux oeuvres sont complémentaire, comme elles couvrent des périodes différentes. Et aussi parce que les deux insèrent des morceaux de la poésie de Dickinson, mais ne les lie pas aux mêmes événements, et donc ça ouvre sur la pluralité des interprétations qu'on peut faire d'un texte poétique)

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Mais bref au delà du film, j'ai été marquéé par les notes biographiques à la toute fin : sur un écran noir il était marqué "In 1998, an article in the new york times documented the se of computer-imaging software to restore the erasures of Susan's name in Emily's letters" et j'étais comme "attends mais genre vraiment ? C'était tellement pas possible à ignorer que les gens ont du activement effacer des bouts de correspondance ?" et je suis partii à la recherche de cet article (ce qui n'était pas si simple car le dit article ne parle pas que de Dickinson).
Il est là : nytimes.com/1998/11/29/magazin

Bref pour vous : extraits choisis et traduits ;p

"D'après nos connaissances, seulement 10 des poèmes de Dickinson ont été publiés de son vivant. Le reste nous est parvenu sous forme de fascicules, des morceaux de papier couverts d'écrits et cousus les uns aux autres. Il demeure aussi des centaines de lettres, un tiers d'entre elles étant adressées à Susan". Ces deux formes d'archives ont été passées au peigne fin par une ou plusieurs des proches d'Emily Dickinson lui ayant survécu. Au cour de ce processus, quelqu'un a rayé des portions entières du travail d'Emily avec un stylo et de l'encre - certains mots ont même été entièrement découpés de la page avec une lame tranchante"

"[Martha Nell Smith (la chercheuse)] a essayé de réparer cette censure en prenant des photos haute définition [et] en utilisant la lumière infra-rouge pour détecter les altérations faites aux documents. Il y a aussi eu du travail avec des logiciels de computer-imagery à même d'identifier des centaines de nuances de couleur dans une seule goutte d'encre ou trait de crayon. En manipulant ces tons, il est possible d'effacer les ratures, et révéler le message original, ou rendre visible à nouveau des informations qu'un œil du 19e siècle croyait définitivement effacées"

"Smith affirme que 11 poème de Dickinson étaient originellement dédiés à Susan. La dédicace ayant été ultérieurement effacée".

Ce qui me fait rire aussi (enfin rire jaune quoi) c'est que dans l'article il est fait mention d'un autre chercheur, Harold Bloom, pour qui chercher des traces de romance entre Emily Dickinson et Susan Gilbert relève du "queer-studies agenda" (un homme charmant ce Bloom /s) et qui justifie ça en disant :
"On parle d'une des poètes les plus incroyablement intelligentes au monde. Je ne pense pas qu'Emily ait écrit une seule lettre sincère dans sa vie. Ces lettres étaient des poèmes en prose, précautionneusement mis en scène et programmés"
et je crois que c'est vraiment le nœud de quelque chose : l'invisibilisation par l'art.

C'est un truc que je constate à mon échelle aussi. Parce que quand j'exprime ma queerness au travers d'un texte bien tourné, accompagné d'une photo artistique (où je suis peinte / où je pose), c'est plus facilement entendable pour l'extérieur. Mon père peut très bien liker des posts où j'explique que je suis trans et que je rêve de m'arracher les seins au forceps, alors qu'il est à mille lieux de comprendre IRL. C'est le privilège artistique : on peut dire ce que l'on ne pourrait pas dire autrement.

Mais c'est un privilège qui a un "coté sombre" : on peut dire nos vérités parce que personne ne nous croit vraiment, en dehors des personnes qui sont déjà convaincue, déjà comme nous, en dehors des gens qui entrent en résonance avec notre poésie parce qu'iels ont la même.
Parce que l'art, qui n'est pourtant rien d'autre que l'expression de notre plus profonde sensibilité, est placé sur un piédestal, c'est une posture, une affaire d'intelligence. L'Art serait le fait d'esprits géniaux et vaguement éthérés qui travailleraient à leur grande Œuvre sans se soucier du commun des mortels.

Ce qui me marque, c'est pas tant ce que ça implique pour les artistes (en vrai, si on arrive à accéder à ce statut là, à être reconnuus comme artiste, on est toujours incompriss certes, mais on est kind of libres, c'est pour ça que je parlais de privilège plus haut), c'est surtout ce que ça implique pour les autres incompriis, ceusses qui se savent différentts mais qui n'ont pas trouvé comment tirer les vérités de leurs cœurs. Ces gens là, on les dépossède, car même quand il existe des œuvres qui parlent pour euls, on fait comme si les-dites œuvres étaient hors-sol, et on les laisse à la marge.

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