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J'ai lu l'essai "écrire à l'encre violette" (sous titré "littérature lesbienne en France de 1900 à nos jours"), et en fait ça me fait réfléchir sur la manière dont on étiquette les trucs.
C'est une critique dont les autrices (qui sont 5) de l'essai ont conscience, puisqu'elles en parlent dès l'intro : dire "littérature lesbienne", en vrai, ça veut pas dire grand chose : si c'est les livres qui mettent en scène des relations romantico-sexuelles entre des meufs, ça inclut des textes fétichisant et c'est pas trop l'idée, si c'est des textes écrit par des lesbiennes quid de celles qui sont dans le placard, si c'est des textes perçu comme lesbien par le lectorat lesbien c'est très flou et alors il est question d'angle d'analyse plutôt que catégorie à part entière (perso j'aime bien que ce soit un angle d’analyse ^^)
Mais au delà de ce qu'on met derrière le "label" "littéérature lesbienne", y'a aussi la question de ce qu'on met derrière le mot "lesbien" tout court. Le truc c'est que l'identité lesbienne est socialement construite, et ça recouvrait pas la même chose y'a un siècle que maintenant. Le premier chapitre par exemple parle des années 1900 à 1915, époque à laquelle les lesbiennes sont décrites comme des "inverties" (au même titre d'ailleurs que les autrices, ce que je trouve extrêmement drôle, le livre cite Goncourt qui écrivit que "si on faisait l'autopsie des femmes ayant un talent original [...] on trouverait chez elles des parties génitales se rapprochant de l'homme, des clitoris un peu parents de nos verges", qu'est-ce qu'on se marre ><), c'est à dire des personnes "trop masculines pour être des femmes" qui troublent le genre. (Pareil dans les années 30, il y a la figure de la "garçonne"). Autour des années 90, il y a toujours une porosité entre le lesbianisme et le reste de l'arc-en-ciel puisque comme le dit Aurore Turbiau dans son chapitre dédié aux années 1986-2000, Monique Wittig "pose les jalons pour les études de genre" au travers de ses écrits (sont aussi mentionnés 2 romans d'Anne F Garreta, "Sphinx" et "Pour en finir avec le genre humain" dans lesquels les personnages ne sont jamais genrés). Et cela, c'est pour les recoupements entre lesbianisme et question de genre, mais je sais aussi que jusqu'aux années 70, le concept de bi/pansexualité avait pas vraiment émergé (toutes les femmes aimant des femmes étaient logées à la même enseigne, de toute façon l'homophobie était si présente que même celles qui n'avaient aucune attirance pour les hommes pouvaient se retrouver marier à l'un d'entre eux, donc inutile de faire des distinctions sur l'exclusivité ou non des attirances).
Bref tout ça fait que, à mon sens, l'histoire des lesbiennes n'est pas que l'histoire des lesbiennes : c'est l'histoire des personnes queer_féminines ou queer_associé·es_au_féminin qui étaient réunies sous l'étiquette "lesbienne" jusqu'à ce que cette catégorie se subdivise.
Il s'agit pas de déposséder les lesbiennes de leur culture en disant que telles œuvres ne seraient pas lesbiennes, car elles le sont. Mais elles ne sont pas que cela.
Par exemple, p.233, est mentionné "l'influence de la littérature lesbienne étrangère" et des exemples d'autaires sont donnés entre parenthèses, autaires parmi lesquelles on trouve Leslie Feinberg. Et genre... oui évidemment "Stone Butch Blues" est un roman lesbien, il parle d'un personnage qui évolue dans les milieux lesbiens butch-fem américain des années 50. Mais c'est aussi l'histoire d'un parcours de transition à une époque où les mots pour dire "je suis trans" n'existaient pas (le personnage principale prend de la T pendant plusieurs années). De manière générale, ce n'est pas en tant que lesbienne que ce roman m'a touché : c'est mon cœur trans qui a pleuré à chaque fucking chapitre (littéralement). Alors dire que Leslie Feinberg écrit de la littérature lesbienne, c'est factuellement juste, je suppose. Mais je me sens un peu dépossédée par cette simplification, j'avoue.
Bref, j'ai vraiment l'impression de pinailler, mais dans "écrire à l'encre violette", il est question d'un "déplacement de la littérature lesbienne vers la littérature queer" (p.147) là où j'aurais aimé qu'on tourne les chose à l'envers "un éclatement de la littérature dite lesbienne d'alors vers une littérature lesbienne contemporaine d'une part et de littératures queers d'autre part")

Pareil dans le chapitre dédié aux littératures de genre : comme le mot "lesbien" se raccroche à un contexte social, et que dans la littérature de l'imaginaire le contexte social est changé, je sais pas si ça a encore du sens de qualifier un livre de lesbien ? On peut dire qu'il y a des couples de femmes représentés, ouais, mais déjà (on a un peu le problème quand on cherche à classifier les sorties avec fantastiqueer) on sait jamais vraiment si les personnages sont lesbien ou bien bi/pan. Et surtout, quand tout dans les relations entre les personnages échappe à nos normes, vraiment, ptet c'est lesbien mais c'est surtout queer.
Par exemple (et fun fact en même temps), l'essai cite un article que j'ai écrit sur les romans de Sabrina Calvo où j'explique qu'il y a une métaphore récurrente de l'eau pour parler de fluidité (Mon article s'appelle "de la fluidité des murs" et c'est une version abrégée pour Galaxie de cet article là evadserves.ovh/index.php/2019/). Et bref c'est marrant parce que j'avais jamais envisagé "Toxoplasma" comme un roman lesbien. Genre jamais. Bien sur de fait y'a des couples de meufs qui sont montrés, mais c'est pas le sujet, c'est juste comme ça (et en vrai j'arrive pas à imaginer les personnage de Sabrina autrement que bi, parce que j'arrive pas à les imaginer avec des contraintes en amour, et "je ne sors qu'avec des meufs" bah... somehow c'est une contrainte ? Mais bon ça c'est une question d'interprétation). La fluidité dont je parle, elle est au cœur des romans de Sabrina Calvo (à mon sens), mais ce n'est pas une fluidité lesbienne, c'est une fluidité queer (qui englobe tout un rapport intime au monde, et qu'on ne peut pas réduire à une simple orientation sexuelle) (enfin à mon avis, encore une fois, mais puisque je suis citéé, je me dis que mon avis est ptet un peu intéressant ?)

(Nota bene : En vrai je suis extrêmement joie d'être citéé dans cet essai, au milieu d'un paragraphe intitulé "ce que le lesbianisme fait aux formes narratives traditionnelles" qui commence par "le lesbianisme est un enjeu non seulement thématiques, mais également structurel", et d'être citéé pour un article où je dis à quel point les romans de Sabrina Calvo résonnent en moi, et d'être citéé en tant qu'auteurice (genré au neutre svp) alors que j'aurais pu être simplement qualifié de chroniquaire ou jsp. Je trouve ça extrêmement cohérent avec ma trajectoire de vie et c'est très la validation <3)

Voilà sinon mon avis général sur le livre c'est qu'il rempli bien ses promesses : dresser un état des lieux et donner matière à réflexion ^^/
Personnellement, j'ai préféré les deux derniers chapitres. Celui sur l'imaginaire parce que c'est mon domaine. Celui sur le 21e siècle parce que c'est celui où y'a le moins de question de définition de ce qu'est la littérature lesbienne (c'est le sens contemporain du mot, point). Mais surtout : ce sont les deux chapitre qui prennent un peu plus le temps de se poser sur les différents livres pour dire de quoi ils parlent et les analyser un peu (alors que dans les chapitres précédent on s'attardait plus sur le contexte d'écriture, sans se pencher sur le contenu des livres eux-mêmes, et du coup c'était intéressant mais y'avait un côté un peu frustrant où on visualise pas toujours de quoi on parle exactement + y'a pas cet effet "donner envie de découvrir un titre en particulier parce que le syno nous a hypé")

Je suis tombé (via l'instagram de Fania Noel) sur un article de Sarah Ghelam qui critique l'essai "écrire à l'encre violette" dont je parlais récemment par ici. Je trouve ça intéressant parce que mon impression personnelle était que l'angle lesbien accapare tout un pan de la littérature qui n'est pas forcément uniquement lesbien en réalité, et que j'étais un peu dérangéé par le passage disant qu'il n'y a quasi pas de livre parlant de transidentité hors SFFF. Et bref là l'autrice fait un constat similaire sur le fait que ça l'a dérange qu'on dise que la littérature lesbienne (jusque très récemment) est restée très blanche, alors que c'est assez difficile de prouver l'absence d'un truc, et qu'en l'occurrence il semble improbable qu'aucune lesbienne racisée n'ait jamais rien écrit. Plus probablement elles ont été effacées ou sont restées dans les marges où il aurait été intéressant d'aller les chercher. Et aussi : même en restant sur un corpus très blanc, c'aurait été possible de le critiquer, et d'intérroger vraiment la blanchité.
Bref je trouve l'article très intéressant parce qu'il montre ce que devrait être l'intersectionnalité (vs ce qu'elle devient parfois, aka juste un mot pour dire "on a conscience que la diversité c'est important") au travers d'un exemple concret (l'analyse d'un livre).
genreed.hypotheses.org/2793

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